L’éloquence, un outil d’intégration, à travers deux documentaires

La parole est un pouvoir libérateur, un outil considérablement puissant. Pourtant, on la craint car elle nous pousse dans nos retranchements. Oui, la parole nous met à l’épreuve, l’aisance à parler en public n’a rien de naturel.

Aussi, nous avons le mauvais jugement de croire que la parole est et à toujours été réservée à une élite. Que la parole, dans les grands débats et les concours d’éloquence, ne sert qu’a convaincre son interlocuteur ou un public. On a ici l’idée d’une représentation de soi même face aux autres.

L’éloquence est l’art de se faire remarquer et d’interpeler, en adoptant les mêmes codes que les autres, mais en mieux.

L’art oratoire et les concours d’éloquence sont depuis toujours à l’honneur dans les facultés de droit, les écoles du barreau ou les Instituts d’études politiques, permettant aux étudiants d’aiguiser leur sens critique. Mais de plus en plus de concours d’éloquence et d’ateliers de débats fleurissent dans des milieux non privilégiés, comme seul et unique but d’apprendre à s’exprimer pour mieux apprendre sur soi et sur les autres.

La parole n’est pas seulement un moyen de convaincre, elle participe à un épanouissement personnel qui passe par la simple expression de ses opinions face à un ou des interlocuteurs. La parole nous sert d’abord à échanger, être à l’écoute, en somme être avec les autres.

 

Je voudrai souligner dans cet article le pouvoir unificateur de la parole. Et si l’éloquence était un outils d’intégration indéniable ? Je vais vous présenter deux documentaires qui montrent ce pouvoir d’intégration qu’à l’usage de la parole. Les documentaires À voix haute (Stephane de Freitas), et Les débatteurs (Julie Chauvin) ont un point commun : ils valorisent des jeunes issus de banlieue parisiennes qui apprennent à manier l’art de parole. A travers ces deux longsmétrages, il y a une revendication : celle de reconnaissance sociale, de changement d’image et d’une envie de s’élever contre les préjugés.

Les ateliers de débats ainsi que les concours d’éloquence que mettent en scène ces deux films, contribuent à changer l’image extérieure des jeunes de banlieues parisiennes, mais cela fait également évoluer l’estime que ces jeunes peuvent avoir d’eux même. En un mot, ce phénomène de valorisation de l’éloquence, pourrait aujourd’hui être un outil d’intégration.

 

A VOIX HAUTE DE STEPHANE DE FREITAS

Le 15 novembre 2016 apparait sur nos écrans le documentaire À voix haute réalisé par Stéphane de Freitas. Il est le concepteur du programme de prise de parole Eloquentia à l’université de Saint Denis. Dans ce programme, les étudiants sont issus de tous cursus. L’objectif ? les aider à exprimer leurs idées, à dialoguer, combattre les préjugés et faciliter leurs parcours professionnels. « Prendre la parole et donner de la voix pour changer sa vie », c’est le sens même du concours Eloquentia qui se tient à Paris 8.

La société porte un regard méfiant voir méprisant à l’égard des jeunes vivant en banlieue : elle les stigmatise, et les associe à un type de langage très familier, voir vulgaire, codifié et violent. La société voit dans la langue des cités une sous-culture.

Or, pour ces jeunes, ce langage est un moyen d’exprimer l’injustice et l’intolérance exercées sur eux. En adoptant un langage codifié et violent les jeunes vivant en banlieue, résistent tout en s’appropriant l’exclusion dont ils sont victimes. Autant dire que cela crée un cercle vicieux interminable : la société exclue les jeunes de cité par désintérêt et discrimination, ceux-ci par révolte, et par volonté d’appartenir à une communauté solidaire, adopte un langage, que la société méprise, et ne veut pas entendre, ce qui accroit ce sentiment de rejet, et de haine. Stéphane de Freitas nous révèle dans une interview : « j’ai perçu à quel point la jeunesse de banlieue avait le sentiment de ne pas être entendue ».

Le programme Eloquentia, par l’apprentissage à bien s’exprimer en public et d’encourager le dialogue sur les sujets de société, vise à relégitimer leur parole. Bertrand Perrier, un avocat qui a accepté de donner des cours à ces « profils extrêmement divers », dépeint des élèvent « qui ont compris que la parole était pour eux une urgence ». « Ce que j’essaye de leur transmettre, c’est la faculté de préciser leur langage, de formuler leurs arguments et de les organiser pour qu’ils puissent débattre, ce qui leur permet de ne pas se battre », ajoute l’avocat.

 

Dans le documentaire A voix haute, qui relate le déroulement du programme Eloquentia, ainsi que le concours de l’édition 2015, la plupart des jeunes qui y participent ont un profil hors-norme. On a Eddy, qui devait marcher plusieurs heures pour se rendre à l’université. Elhadj qui a connu la rue après que l’incendie de l’appartement de sa famille ait tout ravagé. Leila, qui se revendique féministe et qui porte le voile, et j’en passe…

Lors de la formation Eloquentia, les participants sont accompagné par différents spécialistes dans la prise de parole. Le programme élaboré par Stéphane de Freitas est très divers et original :

  • Un cours d’expression scénique, dispensé par Alexandra Henry, directrice artistique et chercheuse de talents. Ce cours accompagne chaque étudiant dans le développement de son jeu sur scène.
  • La méthode du discours classique, dispensé par Bertrand Périer qui transmet aux étudiants les méthodes d’écriture et d’interprétation d’un discours.
  • La préparation aux entretiens d’embauche, des professionnels du recrutement sont en charge de l’aspect professionnalisant de la formation Eloquentia. Les étudiants de la formation apprennent les codes et les techniques de prise de parole en entretien d’embauche et passent de nombreux entretiens blancs avec les formateurs.
  • Un atelier SLAM: Membre fondateur du collectif Dyonisia Arts, Loubaki enseigne aux étudiants de la formation les fondamentaux de la rime et du vers. Il s’agit aussi d’écrire et d’exercer sa plume lors de cet atelier. Dans le documentaire chaque séance se termine par une déclamation du texte écrit devant l’auditoire. Ce moment permet également aux étudiants de profiter des conseils d’interprétation de Loubaki.
  • Un module de gestion de la voix : La voix de l’orateur est capitale lorsqu’il prend la parole. Pierre Derycke, professeur de chants, apprend aux étudiants à échauffer leur voix et à la gérer, la developper et la préserver.

 

Le documentaire A voix haute retrace les semaines de préparation, durant lesquelles les élèves apprennent plus sur eux-mêmes et sur les ressort de la rhétorique grâce à tous ces intervenant, avocats, metteurs en scène, slammeurs… Un challenge pour ces étudiants qui leur a donné confiance et permis de combattre la fatalité des discriminations. Je vous conseil ainsi très vivement de regarder ce documentaire, drôle, surprenant et émouvant qui invite à porter un regard plus subtil sur la jeunesse des banlieue.

 

LES DEBATTEURS DE JULIE CHAUVIN

Le documentaire Les débatteurs réalisé par Julie Chauvin suit la même logique. Le documentaire retrace l’évolution d’une vingtaine d’Elèves du collège Elsa-Triolet à Champigny-sur-Marne : toute les deux semaines des débats sont organisés dans le CDI de leur collège dans le but de découvrir le pouvoir des mots. Le CDI se transforme alors en une véritable arène démocratique !

L’oeuvre de Julie Chauvin est le résultat de deux ans d’immersion à Elsa-Triolet et soixante-dix heure d’images qu’elle a condensées en 55 minutes pour retranscrire l’initiative portée par Salem Raidi, éducateur spécialisé au Point Ecoute de Champigny. Il a élaboré son atelier de débat en regardant, dit-il : « vingt fois le film de Denzel Washingtonn, The Great Debaters ».

Les débatteurs fait partie des rares productions concernant une banlieue telle que Champigny-sur-Marne, nous sommes loin de la représentation classique de la banlieue marquée par la violence, les cambriolage, etc.. Aux dernières nouvelles, la télévision et internet nous montrait des images choquante et d’une extreme violence : policiers lynchés, émeutes durant une soirée organisée pour le réveillon à Champigny-sur-Marne.

Les débatteurs fait le choix de montrer un Champigny positif à travers ce club de débat dans lequel on privilégie le dialogue. C’est un atelier où l’on apprend à parler et surtout à écouter.

 

Durant le documentaire les enfants nous exposent les raisons pour lesquels ils ont décidé de participer à ce genre d’atelier : certains s’inscrivent pour vaincre leur timidité d’autres par réel besoin de s’exprimer librement.

Dans ce club on voit évoluer les enfants, chercher leurs mots, se chercher eux-même. On leur apprend à argumenter, à se défendre en avançant des faits, à riposter. A ces jeunes, qui dans le film disent qu’ils ne sont jamais écoutés, parce que ce sont des enfants et que certains sont discriminés par leur manière de parler, on leur apprend l’art de l’éloquence.

L’apprentissage de la rhétorique nous fait comprendre que nous ne sommes pas tous égaux face à la parole. C’est une réalité, l’oral peut être un obstacle pour certains et il est vrai que le choix des mots à l’oral dit beaucoup plus que tous les CV et lettres de motivations que l’on peut écrire.

 

Ainsi avec ces documentaires ont prend conscience de l’importance de la parole, et ce dès le plus jeune âge. La jeunesse de banlieue à des choses à dire. Les enfants aussi. Comme on le voit dans chacun de ces documentaires les jeunes atteignent un niveau de réflexion non négligeable et ont un réel intérêt pour la parole, une passion pour le verbe. De plus, avec le baccalauréat qui se réforme pour accorder une place centrale aux épreuves orales, on est en droit d’attendre de l’école qu’elle se transforme en profondeur pour garantir à tous un apprentissage de l’art du discours. Sans cela, les inégalités ne feront que se renforcer.

 

Sources :