L’art de parler

L’éloquence. L’art de parler. Bien que cette discipline existe depuis des siècles, de plus en plus de jeunes générations, par leur cursus d’études, mais parfois aussi à travers les médias, s’y intéressent. J’ai fini moi-même par m’y intéresser. De nature plutôt timide et réservée, je me suis vue, grâce à diverses expériences de vie (voyages, théâtre), évoluer avec plus d’aisance et de spontanéité, notamment dans la prise de parole. Voyant ma personnalité s’affirmer, un membre de ma famille m’apprend l’existence d’un concours dans mon université : le concours Éloquentia pour tenter de devenir le meilleur orateur de la promo.

Une définition classique de l’éloquence

Rhétorique, éloquence, art de parler, art oratoire, sont des termes que la tradition antique, aux source de la démocratie athénienne ou de la république romaine, rassemble dans une formule «savoir-faire citoyen ». Effectivement, durant l’antiquité, l’art de parler en public, inventé par les sophistes grecs et affiné par les orateurs romains, est le levier principal de la vie en commun. C’est un enjeu de société, un acquis pour tous. Pour définir l’éloquence il faut bien la différencier de la rhétorique. Dans tous les arts la pratique précède la théorie. Il y eut des orateurs spontanés qui ont précédé l’art oratoire. Ces orateurs sont observés, examinés au fil du temps par des hommes avertis qui eux-même formèrent des orateurs encore plus éloquents. A travers les siècles, les règles s’affinent et apparaît peu à peu ce corps de précepte appelé Rhétorique. La rhétorique donne les règles du bien parler, de l’éloquence. L’art oratoire dans les sociétés grecques et romaines était une voie d’enseignement. La rhétorique pour devenir éloquent était le premier des sept arts à maitriser dans le cursus scolaire du monde gréco-romain avec la grammaire, la dialectique, la géométrie, l’arithmétique, l’astronomie et la musique. C’était également, voire principalement, un outil politique. La rhétorique servait à la persuasion dans des contextes publics et politique, tels que les assemblées ou les tribunaux. Les théoriciens de la rhétorique, grecs et latins, ont formalisé la discipline principalement au sein de la sphère politique et judiciaire.

La prise de parole un enjeu démocratique

L’art de parler s’enrichi au fil des époques, invente de nouvelles formes, s’adapte aux grandes institutions. À l’époque moderne l’art de parler, cohabitant avec la culture du livre à qui il empruntera l’essentiel de ses effets, est cultivé enseigné, propagé ; jusqu’au début du XXe siècle, période durant laquelle les médias de masse contribuent à éloigner l’individu de la prise de parole. Notre société, contrairement à l’époque antique, est marquée par une peur, et un manque d’enthousiasme face à la prise de parole en public. Nous sommes alors loin de ce « savoir-faire citoyen » des sociétés grecques et romaines. A tel point qu’un Jury du concours Éloquentia à Saint Denis a un jour déclaré avec humour « Parler en public c’est la peur numéro 1 des Français». La démocratie athénienne est notre référence première, un modèle démocratique dans lequel la prise de parole était à la base de son fonctionnement. L’iségorie, l’égalité de parole faisait partie des principes fondateurs de la démocratie athénienne : tous les citoyens avaient le droit de prendre la parole à l’Ecclesia, et c’était un aspect fondamental de la démocratie athénienne. Aujourd’hui il nous semble impossible, en tant que simple citoyen, d’intervenir à l’Assemblée Nationale pour proposer une loi, appeler à la guerre ou à la paix, accuser un homme politique d’incompétence ou de corruption. Et même si nous le pouvions de nouveau, rares seraient ceux qui auraient le courage et les aptitudes de défendre un point de vue devant une audience. N’avons-nous pas perdu, en même temps que l’aptitude à la prise de parole, le pilier d’une démocratie efficace ?

La prise de parole, un don ?

Face à cet éloignement progressif on observe aujourd’hui un besoin de revenir à la communication orale. Ne l’oublions pas le travail ne peut que développer et perfectionner l’éloquence. Il faut se débarrasser à tout jamais de l’idée que parler en public est un don. Etre éloquent nécessite une étude assidue des méthodes oratoires, certes, mais la partie la plus difficile est le travail à faire sur soi. Parler en public n’a rien de naturel.

Pour ma part en apprenant l’existence du concours Éloquentia, l’idée de participer à la formation et au concours lui même, m’a juste effleurée à cause de la peur de ne pas être à hauteur. Une peur résultant de plusieurs interrogations :

Cette pratique n’est-elle pas réservée qu’à un certain milieu? Faut-il avoir un fort tempérament pour y participer? Mes inquiétudes étaient légitimes au regard des associations d’éloquence que je voyais fleurir dans les plus prestigieuses universités et écoles françaises : La Sorbonne, Science Po, HEC, Assas, etc… Je pensais aussi qu’une participation à un concours d’éloquence devait avoir obligatoirement des fins professionnelles. Mais avec le concours Eloquentia à l’université de St dénis, je perçois un autre aspect, plus vaste, de cette discipline. A St Denis le but premier à l’issue de la formation et du concours est avant tout de se confronter à ses peurs, et de vivre une incroyable expérience contribuant à un épanouissement personnel par la découverte et l’affirmation de soi.

L’éloquence par Bertrand Périer

Comment oser prendre la parole sans avoir peur, prendre la parole en public, en réunion, à table, convaincre les gens, ne pas trembler, ne pas transpirer , ne plus être timide ? Bertrand Périer, avocat et professeur bénévole d’art oratoire à l’université de Saint-Denis qui publie sa méthode dans un livre intitulé : « La Parole est un sport de combat » aux éditions JC Lattès. Un titre qui au début a suscité en moi une certaine perplexité, la parole serait-elle violente ? Il confie : « La parole est nécessairement violente en ce qu’elle est un dépassement de soi. Parler en public, s’exposer, n’est pas une activité naturelle. Pour moi qui ai longtemps été un grand timide, ce chemin vers la prise de parole en public a constitué une forme de violence que je m’imposais pour aller vers les autres ». En quatrième de couverture il déclare : « La parole, si elle est utilisée à bon escient, est une arme exceptionnelle, une force redoutable qu’il ne faut jamais sous-estimer ». On a ici un paradoxe : Les femmes, et les hommes sous-estiment très souvent leurs compétences et n’osent pas affirmer leurs opinions, ce qui les freine dans leurs prises de parole en public. Un humoriste américain, Jerry Seinfeld nous révèle sous forme de blague : «La peur la plus citée au monde ? Parler en public. La deuxième peur la plus citée, la mort ! Ce qui veut dire que si vous êtes à un enterrement, vous préférerez être dans le cercueil que de faire l’éloge funèbre ! » C’est pourtant en prenant la parole que l’on peut convaincre de son opinion, et se mettre en position de pouvoir. Pourquoi avoir peur d’un outil qui nous donne le pouvoir ? Les modes de communication des individus ont évolué ces trente dernières années, passant de la communication interpersonnelle (communication verbale, gestuelle) à une communication virtuelle (email, sms, internet, réseaux sociaux). Nous n’avons jamais autant communiqué virtuellement et nous parlons de moins en moins à voix haute devant d’autres personnes. Les nouvelles technologies ont et vont continuer à influencer notre manière de communiquer, dans un monde moderne qui exige paradoxalement que pour évoluer professionnellement chacun soit performant dans sa manière de parler en public. C’est là que l’éloquence doit reprendre sa place, pour bénéficier d’une bonne insertion citoyenne, professionnelle, et même amoureuse ou amicale.

La parole est un sport de combat

La parole est un sport de combat mais elle est accessible à tous ! Qu’en est-il pour les grands timides face à l’expression orale? Bertrand Périer nous assure que la timidité est faite pour être surmontée. D’ailleurs la parole d’une personne de nature timide peut être souvent plus riche. Car oui ! Ceux qui font l’effort d’une parole exigeante, réfléchie, travaillée obtiennent un résultat autrement convaincant. Paradoxalement les gens timides ont souvent plus à dire que les autres. Et on peut observer que les « grandes gueules », dans la plupart des cas vont avoir un discours qui manque de fond.

La parole est aussi un sport de combat car elle implique le corps : le regard parle, le visage parle, les gestes parlent car il faut bien le dire, un orateur est vu avant même d’être entendu! Le regard, la posture, la gestuelle, la tonalité de la voix, participent plus à la crédibilité du message que le sens des mots. Bertrand Périer nous parle aussi de l’improvisation et son pouvoir d’éloquence. Certes, l’improvisation n’est pas innée et c’est un art qui se travaille. L’improvisation permet de développer la confiance en soi, la liberté d’expression et le jeu avec le public. Le papier est une prison, il représente un obstacle physique entre l’orateur et le public. Et quelque soit la réaction du public l’orateur ne la verra pas, il ne pourra donc pas interagir avec lui. Parler c’est écouter, élucider, capter, et rebondir sur l’attention du public. Le principe fondamental d’une communication réelle est de chercher à comprendre avant de vouloir être compris. Il ne faut pas parler pour parler, mais parler pour se faire comprendre.

Le livre de Bertrand Périer nous révèle un ensemble de méthodes importantes, concernant la forme que l’on donne à son discours pour renforcer le sens de son message. Certes ces méthodes si elles sont travaillées rigoureusement nous donnent suffisamment de confiance en nous pour nous exprimer et délivrer un message cohérent et convaincant. La méthode est donc une sécurité pour l’orateur mais il est important aussi d’oser exprimer son opinion, développer son argumentation, en se faisant confiance quel que soit notre tempérament, poétique, créatif, rationnel, humoristique …! La parole n’est pas réservée à une élite. Le concours Eloquentia de St dénis en est un très bon exemple. À travers le documentaire « A voix haute » de Stéphane de Freitas on a cet aspect de l’éloquence comme outil d’intégration. À propos de son documentaire il nous dit : « C’est ce double mouvement qui est au coeur d’Eloquentia et que l’on voit dans le film : ne pas se contenter de simples techniques rhétoriques, mais aller d’abord chercher en soi ce que l’on veut dire, le message que l’on veut faire passer, pour ensuite le faire partager aux autres ».

Olive Desclozeaux