Qu’est-ce qu’un bon orateur ?

En cette période d’élections il est intéressant de se poser la question : Qu’est-ce qui fait un bon orateur ? Il sait convaincre son auditoire, certes, mais comment fait-il ? Marc-Antoine peut nous renseigner. Bien sûr, il s’agit de cinéma, mais après tout le cinéma n’est-il pas « vingt-quatre fois la vérité par seconde » comme disait Jean-Luc Godard ? Cette scène du Jules César de Joseph L. Mankiewicz (1953) nous en dit long sur l’art oratoire.

Les discours au cinéma sont nombreux : les bons, les mauvais, les drôles, les sentimentaux, mais pour ce qui est de faire changer d’avis une foule agressive et se la mettre dans la poche on peut laisser faire Marlon Brando dans l’adaptation par Mankiewicz de la célèbre pièce de Shakespeare. Il y incarne Marc-Antoine, proche ami de César, qui après l’assassinat de ce dernier par Brutus et Cassius a obtenu l’autorisation de s’exprimer devant une foule convaincue que César méritait son sort. Antoine marche sur des œufs : en tant qu’ami de César il doit faire attention à ce qu’il dit s’il ne veut pas qu’il lui arrive la même chose. Comment va-t-il s’y prendre ?

Ne pouvant dire ce qu’il pense, Antoine utilise avant tout un procédé qui consiste à le faire comprendre en disant le contraire : cela s’appelle l’antiphrase, et son discours en présente trois beaux exemples : Tout d’abord il prétend qu’il n’est pas là pour faire l’éloge de César. « Je viens pour enterrer César pas pour le célébrer », dit-il… avant de faire précisément le contraire : César était « fidèle et juste », il n’était pas ambitieux, pleurait lorsque les pauvres pleuraient, remplissait les coffres de Rome… un grand homme, en somme ! La seconde antiphrase de Marc-Antoine, la plus frappante, consiste à qualifier Brutus et Cassius « d’hommes honorables » avec une telle insistance ironique que la foule finit par s’emporter contre ce qualificatif même : « Ce sont des traîtres. Eux, des hommes honorables ? » Enfin, Marc-Antoine insiste sur le fait qu’il ne veut pas créer de désordre… pour faire comprendre aux citoyens que leur révolte serait légitime : « Vous n’êtes pas de bois, vous n’êtes pas de pierre, vous êtes des hommes » et « Je crains de faire tort à ces hommes honorables dont les poignards ont massacré César ».

Mais au-delà de l’antiphrase, le discours de Marc-Antoine est exemplaire des trois grands domaines que les Grecs distinguaient dans l’art rhétorique :

  • L’ethos, qui correspond à l’image que le locuteur donne de lui-même à travers son discours et vise à établir sa crédibilité par la mise en scène de ses qualités pour gagner la confiance de l’auditoire.
  • Le logos qui représente la logique utilisée, le raisonnement et la construction de l’argumentation pour faire appel au mieux à l’esprit rationnel de l’auditoire.
  • Le pathos, qui s’adresse à la sensibilité et aux émotions des interlocuteurs pour leur faire ressentir ce qui est dit.

 L’ethos

D’emblée le personnage veut instaurer une relation particulière de proximité avec la foule des citoyens, qu’il appelle « Chers amis », « Bons amis », « Bons cœurs ». Après un moment il s’en rapproche même physiquement en venant se placer au milieu des citoyens, créant ainsi également une proximité d’esprit, montrant à quel point il est proche d’eux à tous points de vue… Mais attention : pas trop quand même … «  Ne vous jetez pas ainsi sur moi tenez vous éloignés » : Marc-Antoine maintient malgré tout la distance qui préserve son statut dominant et donc son pouvoir sur la foule.

Pour compléter ce tableau de lui-même, Antoine se décrit comme simple et honnête, et se dévalorise, même : « un homme simple et sans art » qui n’a « ni esprit, ni talent de parole, ni autorité, ni grâce d’action, ni organe, ni aucun de ces pouvoirs d’éloquence qui émeuvent le sang des hommes. » Par antiphrase encore, il se compare défavorablement à Brutus : « je ne suis point, comme Brutus un orateur », dit-il « Mais si j’étais Brutus, et que Brutus fût Antoine, alors cet Antoine-là porterait le trouble dans vos esprits ». C’est du grand art : en niant ses capacités d’orateur, il en fait justement la démonstration.

Le logos

Pour s’adresser à la raison de la foule, Antoine a recours à de nombreuses questions rhétoriques, c’est-à-dire des questions dont il connait la réponse mais ne pose que pour faire réfléchir son auditoire. « Est-ce qu’en cela César semblait ambitieux ? » demande-t-il après avoir démontré par A plus B qu’il ne l’était pas du tout, ou encore « Ça c’était un César : quand en viendra t-il un semblable ? » pour faire prendre conscience à la foule que cela n’arrivera jamais. Par ces questions, il parvient à donner l’impression aux citoyens qu’ils parviennent eux-mêmes à leurs propres conclusions : « Je ne sais qu’exprimer la vérité », dit-il, « je ne vous dis que ce que vous savez vous-même ».

Le pathos

Enfin, il faut faire naître l’émotion chez l’auditoire : « Si vous avez des larmes préparez vous à les répandre maintenant ». Antoine le fait en parlant du triste sort infligé à César : « Quelle chute ce fut ! » et il suscite l’horreur en montrant son cadavre et ses plaies : « Regardez ; à cet endroit il a été traversé par le poignard de Cassius ». L’horreur, mais aussi la pitié : « Pardonnez-moi ; mon cœur est dans ce cercueil avec César, et je dois m’arrêter jusqu’à ce qu’il me revienne. ». À ce moment, théâtral, il tourne le dos à la foule et baisse la tête comme s’il souffrait intensément, mais sa pause lui permet aussi de laisser la foule méditer ses propos. Théâtral, et poétique : il a recours à des figures de style comme la métaphore « un Antoine… qui mettrait dans chaque blessure de César une langue qui remuerait les pierres de Rome », ou la personnification : « voyez jusqu’où le sang de César l’a suivi, se précipitant au dehors comme pour s’assurer si c’était bien Brutus qui frappait si cruellement ».

Enfin, Antoine intrigue son auditoire, il installe un véritable suspense en mentionnant un élément capital, mais sans vouloir en dire plus : c’est le testament de César. Que dit-il ? Impossible de le savoir : « je ne dois pas le lire », dit Marc-Antoine, « si vous entendiez le testament de César il vous rendrait fous ». Il manipule son auditoire jusqu’au bout et lorsqu’elle oublie le testament c’est lui qui lui rappelle son existence, avant de lui demander enfin : « Vous voulez donc me contraindre à lire le testament ? » Sa révélation à la toute fin de son discours est le coup de grâce aux assassins de César. La foule a changé d’avis, elle trouve injuste la mort de César, et veut le venger.

Marlon Brando apporte toute sa force au personnage qu’il incarne : masquant sa colère et son désir de vengeance, il commence à parler calmement mais on sent bientôt la violence qui l’habite et il devient ensuite complètement habité par son propos, hurle, et ainsi galvanise la foule.

L’art oratoire a-t-il évolué ? Pas tant que ça : Aujourd’hui encore, et dans la réalité, on retrouve des procédés similaires dans le discours des politiciens, et surtout en cette période d’élections présidentielles. Prenons quelques exemples… Tout d’abord François Hollande dans son discours où il annonce ne pas être candidat à l’élection. On retrouve l’Ethos lorsqu’il dit comme Marc-Antoine qu’il est simple et honnête : « Pour ma part, je ne suis animé que par l’intérêt supérieur du pays. Le pays, depuis plus de quatre ans et demi, je l’ai servi avec sincérité, avec honnêteté. ». Comme Antoine il crée une relation de proximité avec son auditoire en utilisant à quatre reprises l’expression « Mes chers compatriotes ». Mais François Hollande fait aussi dans le Pathos, cherche à susciter l’émotion lorsqu’il dresse un bilan controversé de son mandat : « Voilà ce que j’ai fait. Voilà ce que j’assume devant vous en revendiquant les avancées, en reconnaissant les retards et même en admettant certaines erreurs parce que je porte un bilan et j’en assume toute la responsabilité. ». Son testament de César à lui, c’est l’annonce ou non de sa candidature. Il attend la fin de son discours pour annoncer qu’il ne se représente pas, captivant ainsi son auditoire jusqu’au bout : « Aujourd’hui, je suis conscient des risques que ferait courir une démarche, la mienne, qui ne rassemblerait pas largement autour d’elle. Aussi, j’ai décidé de ne pas être candidat à l’élection présidentielle, au renouvellement donc de mon mandat. »

Restons dans les François et passons maintenant à François Fillon. Dans son discours de mars où il annonce maintenir sa candidature à l’élection présidentielle malgré les charges qui pèsent sur lui, il utilise tous les domaines de l’art rhétorique que nous avons cités. Le Pathos lorsqu’il parle d’assassinat et exagère la situation : « Ce n’est pas moi seulement qu’on assassine c’est l’élection présidentielle », il théâtralise son discours et emploie un champ lexical propre au combat : « Je ne céderai pas, je ne me rendrai pas, je ne me retirerai pas ». Il a également recours à des figures de style comme la personnification : « La France est plus grande que mes erreurs », ou la métaphore « Je vois avec gravité poindre les nuages noirs de la guerre ». Il utilise également le Logos lorsqu’il fait appel à la raison du peuple français : « Ne vous laissez pas abuser, ne laissez personne vous priver de votre choix ». Lors d’un meeting il formulera des questions rhétoriques : « 6 millions de français au chômage c’est un modèle social ? La pauvreté qui augmente c’est un modèle social ? ». Enfin il appelle ses interlocuteurs « mes amis » et crée ainsi une relation de proximité en utilisant l’Ethos. Enfin, lorsqu’il est éliminé au premier tour, sa déclaration semble encore contenir les mêmes éléments de création d’émotion : « Les obstacles mis sur ma route étaient trop nombreux, trop cruels », et il recherche la fusion avec la foule : « J’ai confiance en vous et je suis fier d’être l’un des vôtres ».

Et à gauche ? Prenons le cas d’un Jean-Luc, pour changer : Jean-Luc Mélenchon. Tout comme M. Hollande ou M. Fillon, ce dernier utilise le mode d’argumentation classique. Il est avec le peuple : « Nous sommes les partisans », il met en avant sa transparence : « Je ne m’en cache pas je suis un indépendantiste ». Il va même jusqu’à flatter le peuple en question : « Ils sont nombreux les hommes et les femmes qui ont plus de mérite que moi dans la réunion que nous sommes en train de faire ». Et le Logos ? JLM laisse entendre à son auditoire qu’il sait déjà tout ce qu’il lui dit : « Vous autres, vous vous souvenez des combats fondateurs qui ont été les nôtres », « Comme vous le savez… ». Comme les autres il formule des questions rhétoriques : « Quelle est la liberté des cent mille familles à qui l’on coupe l’eau parce qu’elles ne peuvent pas payer les factures ? », comme les autres il fait des métaphores, comiques cette fois : « Et voici qu’il pond des idées comme les poules des œufs, sans qu’on sache jamais quand ni de quelle taille ». Enfin le Pathos aussi est présent dans son discours lorsqu’il tente d’émouvoir et révolter la foule par des phrases telles que « Il y a trop d’enfants dans ce pays qui ne mangent qu’une fois par jour à l’heure de la cantine ».

Si sur le fond le discours des candidats passe bien d’un extrême à un autre, la forme utilisée est toujours plus ou moins la même… et ce au moins depuis Jules César ! Alors regardez et écoutez bien Marc-Antoine, et la prochaine fois que vous entendrez un discours, demandez-vous à quoi exactement joue l’orateur !

Jade Cattacin

Bibliographie :

https://www.youtube.com/watch?v=TBgNycaFV1c

https://www.youtube.com/watch?v=NQM5qihbGj0